« Le monde se créolise, c’est à dire les cultures du monde mises en contact de manière foudroyante et absolument consciente aujourd’hui les unes avec autres se changent en s’échangeant à travers des heurts irrémissibles, des guerres sans pitié mais aussi des avancées de conscience et d’espoir qui permettent de dire – que les humanités d’aujourd’hui abandonnent difficilement quelque chose à quoi elles s’obstinaient depuis longtemps, à savoir que l’identité d’un être n’est valable et reconnaissable que si elle est exclusive de l’identité de tous les autres êtres possibles ».
E. Glissant, Introduction à une poétique du divers,
Gallimard, 1996.
Sébastien Bouchard pratique depuis quatre ans un travail pictural qui se développe maintenant en deux séries. Dans la première commencée en 2004, il utilise des supports trouvés (tableaux d’école, bois flottés, toiles), sur lesquels, il peint des visages, des scènes de sa vie quotidienne qu’il a d’abord photographiés ou qu’il prélève dans des documents. Ancien graphiste, il cherche à complexifier ce langage simplifié et fonctionnel en jouant des rapports entre support et matière picturale, lignes, choix des couleurs et des masses colorées. Ses tableaux oscillent entre figuration et une certaine abstraction
provoquée par les personnages dont seuls les contours des corps sont esquissés par un fin trait noir. Les grands aplats de couleurs qui les remplissent se côtoient et se répondent. Les différents plans se confondent, mêlent le fond, les surfaces et les volumes, générant des effets de profondeurs insolites qui laissent la part belle aux pérégrinations du regard, aux projections du spectateur et à l’imagination. Les aspérités, les accidents liés au support, provoquent des épaisseurs légèrement différentes de peinture et lui donnent une matière, une corporéité qui la rendent fragile. Par ces couleurs choisies vives, franches déclinent une Afrique étrange, moderne et pourtant insaisissable.
Dans sa deuxième série datant de 2007, Sébastien Bouchard associe des portraits qu’il cherche dans des livres et lors de ses dérives sur le net : des portraits d’individus aux traits afro qui s’imposent à lui par leur charisme, leur présence, leur histoire, leur singularité. Peints sur des supports en bois et des toiles tendues sur châssis, le traitement de ces images est différent. Les traits des visages se distinguent par un jeu d’ombres et de lumière entre les volumes qui les constituent. Les fonds colorés sont désormais investis par d’autres informations visuelles, textes et motifs curieux (fleurs, ..) qui par leur association provoquent des écarts visuels et sémantiques invitant le spectateur à réfléchir à ces rapprochements incongrus. Ce travail joue des frontières entre les cultures occidentales et non occidentales, populaires ou non, les codes artistiques et graphiques qu’il fait et défait, en prenant compte de réalités sociales qu’il met en récits. Il dessine un monde pluriel fait d’échanges complexes.
Emmanuelle Chérel, 2008 |